Trente-neuf Degrés
Accueil  °  Relai

Relai

On a trouvé des articles intéressants, on fait passer l'info !

← Retour

A propos de la célébration de Georges Trouillot

A propos de la célébration de Georges Trouillot

Avis nuancé d'un citoyen éclairé

Noël Barbe, lecteur de Trente-Neuf Degrés et anthropologue au CNRS, apporte un éclairage nuancé sur l’article consacré à Georges Trouillot.

"A propos d’une célébration…

Le 9 juillet 2026 Trente-Neuf Degrés publiait un article à propos d’un hommage rendu à Georges Trouillot, à Planoiseau lieu de sa sépulture, « à l’occasion du 125e anniversaire de la loi du 1er juillet 1901 sur le contrat d’association », loi dont, député, il a été le rapporteur. A regarder de plus près les instruments de « cette première commémoration » visibles sur les clichés qui accompagnent l’article, à lire ce qui y est écrit, il apparaît, à côté d’autres fonctions dans le champ politique, qu’à deux reprises Georges Trouillot a été ministre des Colonies, en 1898 et 1909-1910. Soit sous la IIIe République.

Dans un autre moment de célébration, antérieur et dans les modalités de la construction de héros nationaux et de grands hommes, le 21 juin 1903 à Versailles Georges Trouillot prononçait, au nom du gouvernement Combes, un discours au « banquet commémoratif de la naissance du général Hoche » dans lequel il va lui-même, de fait, dessiner une relation entre la loi dont il est question à Planoiseau et les processus de colonisation lisibles sur les instruments de sa visibilisation. Ceci en plusieurs gestes.

D’abord la revendication d’une parenté entre l’action du général et celle de l’orateur. Hoche, on le sait, a mis en échec certaines des tentatives de la contre-révolution aristocratique, repoussé les troupes prussiennes de la coalition européenne à laquelle la France révolutionnaire a dû faire face.  L’héritage revendiqué, au motif qu’il fût soldat et homme d’État, est la défense de la République contre ses ennemis. Une charge particulière est menée s’agissant de ceux qui endossent ses couleurs pour mieux la combattre, alors-même qu’elle leur donne la « puissance » de l’association.

A travers les temps, la parole de Hoche nous dicte notre devoir, et nous devons avoir la même clairvoyance, la même surveillance de l’ennemi. Il ne faut pas perdre une occasion d’éclairer l’opinion sur les desseins véritables de ceux qui ne prennent les couleurs républicaines que pour mieux perdre la République, et qui, à l’heure même où leur théologie enseigne que la puissance religieuse a le droit, pour forcer les conversions, d’employer la prison, la torture et la mort accusent les républicains d’atteindre, en leurs personnes, les seuls défenseurs de la liberté ! Et comme il faut la clairvoyance, il faut aussi cette modération qui est, de la part d’un Gouvernement, la preuve même de sa force. Peut-on accuser aujourd’hui la République d’en manquer ?

L’ombre de la loi de 1901 bien sûr plane sur ce discours du 21 juin 1903. Alors qu’en ce début du XXe siècle, cela fait une trentaine d’années que la question de la liberté d’association est discutée, les débats parlementaires de 1901 ont porté principalement sur les congrégations religieuses, opportunité tout à la fois bâtie et saisie par les libéraux pour reconstruire l’unité de leur camp politique s’appuyant sur la dénonciation d’un anticléricalisme radical en raison de l’interdiction de l’enseignement congrégationniste prévue dans l’article 14 de la loi. Waldeck-Rousseau et Trouillot le justifient par la nécessité de garantir la sûreté de l’État républicain, soit comme Hoche la défense de la République, certaines congrégations ayant des engagements politiques contre-révolutionnaires.

Plus, second geste, l’orateur fait de Hoche disparu le rempart qui a manqué, puisque mort en 1797, contre le bonapartisme, celui qui aurait permis une continuité du régime républicain et l’aurait fait gagner en puissance de rayonnement et d’influence sur le cours du monde, en universalisme.  Thèmes chers aux processus de production d’un roman national sous la IIIe République.

Imaginez la Révolution, ainsi ininterrompue, poursuivant son cours à travers le dernier siècle, triomphant dans une République indiscutée, jetant son rayonnement glorieux et pacifique à travers le monde, et demandez-vous alors quel tour de roue superbe elle n’eût pas donné à l’histoire de l’humanité !

Enfin, troisième geste :

C'est ainsi, Messieurs, qu’appuyés sur la majorité républicaine des Chambres, d’accord avec le sentiment si hautement affirmé du pays, nous continuerons à défendre la République ; — cette République que l’on calomnie, en disant qu’elle est l’adversaire de la liberté au moment où elle fonde une liberté nouvelle ; — cette République que l’on prétend être un Gouvernement de ruine, alors que, depuis le jour où elle a pris la responsabilité des affaires publiques, elle a fait ce prodige de reconstituer nos armées et notre marine anéanties, de payer les dettes de l’invasion et de la défaite, et d’ajouter aux sources de la richesse publique un immense empire colonial.

Voilà d’abord promue la constitution en ressources économiques de territoires conquis. Il est vrai qu’au début du XXe siècle la France est devenue la seconde puissance impériale du monde derrière la Grande-Bretagne, entre 1870 et 1913 son territoire colonial passe de moins d’un million de kilomètres carrés à treize, ses populations de sept à plus de quarante-huit millions. Les républicains en revendiqueront une fierté en ce que la puissance de colonisation vient contredire l’argument de la République comme régime politique par nature faible, argument que lui opposent ses ennemis.

Dans le même mouvement oratoire est célébrée une liberté et la colonisation, la loi de 1901 et le départage entre ceux qui ont accès à sa « puissance », et ceux qui en sont exclus puisqu’elle n’est appliquée, s’agissant des populations colonisées – l’ « immense empire colonial » –, qu’aux Antilles et à la Réunion et encore… par décret du 30 novembre 1913.

De façon plus générale, les lois votées à l’Assemblée nationale ne s’appliquent pas aux populations colonisées dont les membres ne sont pas considérés comme des « citoyens » mais comme des « sujets ». Ce qui introduit un double partage de condition entre métropole et colonies, mais aussi à l’intérieur des colonies où se distinguent les colons, citoyens français, et les colonisés, sujets. René Maunier, professeur de droit, écrit en 1932 dans un ouvrage sur la législation coloniale que les « sujets » sont des Français, mais des Français qui ne sont pas citoyens ».

« Georges Trouillot, un acteur oublié de la république » avance un sous-titre de l’article publié par Trente-Neuf Degrés, posant le moment comme un enjeu de visibilisation. Peut-on célébrer la loi de 1901 sans dire un seul mot de l’état d’exception colonial, peut-on rendre visible l’un des « acteurs de la république » au risque de faire passer le souffle de l’invisibilisation sur la politique coloniale de la IIIe République et les populations qui en sont les objets, sur les colonisés alors saisis sous les catégories de l’infériorité raciale qui viennent justifier les rapports d’assujettissement ? Au-delà de la célébration, une telle disjonction est peu aidante pour penser les relations entre universalisme, républicanisme et catégorisation raciale.

Et puis, pour finir, avons-nous besoin de grands hommes pour créer les conditions de vies non assujetties  ? "


Noël Barbe 

Anthropologue au CNRS

La rédaction Trente Neuf Degrés

Autres articles dans cette rubrique

trenteneufdegres.fr © 2026 | Mentions légales | Protection des données | Gestion des cookies