Les jardins de Ruffey
A l’heure où j’écris ces lignes, je suis en plein dans mon 4ème été de maraîchage à Ruffey-sur-Seille, salariée chez Matthieu Bourdenet. Les Jardins de Ruffey (1), il les a créés il y a 5 ans, à l’automne 2021, sur un terrain communal d’un demi-hectare.
Son projet : fournir 9 mois sur 12 les habitants de Ruffey et alentours en légumes variés frais, goûteux, de saison, cultivés en respectant la biodiversité, les sols, la santé de tous… en bio bien sûr. Après 5 ans, le pari est réussi mais le défi toujours immense, et cet été 2026 nous le rappelle en version XXL.
La saison a commencé par un agrandissement les premières semaines de janvier : l’installation d’une 4ème serre. Le jardin est composé de 28 planches (2) de 25 m de long sous serre, pour 35 planches en plein champ. Celles-ci ont la particularité d’être banchées de vraies planches de bois, dans lesquelles nous ajoutons régulièrement du compost. Nos marchés dans le village commencent dès fin mars avec les premières carottes, salades, radis pour se terminer début décembre avec les choux, les poireaux, la mâche et les épinards.
Le printemps a été productif et la montée en charge du rythme de travail nous a permis d’installer progressivement les cultures d’été : tomates, courgettes, concombres, aubergines, poivrons, haricots. Fin mai nous avons installé les voiles d’ombrage à temps sur les serres pour le premier coup de chaud… Mais fin juin, la Seille ne suffit déjà plus à nous rafraîchir. Les chaleurs ont mis à mal nos concombres et haricots, et nous savons que nous ne mesurons pas encore les conséquences de ces journées trop sèches et trop chaudes (Est-ce que les pollinisateurs ont bien fait leur boulot ? Les choux et poireaux fraîchement plantés vont-ils tenir le coup? Une baisse de rendement est-elle à venir (3)? …)
Maraîcher, ou la polyvalence comme maître mot de ce métier complet.
Vouloir faire du maraîchage diversifié - c’est-à-dire cultiver toute l’année tous les légumes de saisons incontournables - c’est devoir maîtriser la culture de plus de 40 légumes différents, donc avoir une connaissance fine de chacune de ces cultures. Il faut bien sûr semer, préparer les sols, planter, désherber, irriguer, récolter et stocker ; mais aussi rester alerte au moindre signe de faiblesse et savoir réagir rapidement en cas d’attaque de ravageur (4), savoir prioriser les tâches pour ne pas se laisser déborder, écouter son corps, la fatigue, tenir le rythme qui s’intensifie au fil des mois, avoir une organisation sans faille pour ne pas s’épuiser, sans oublier la gestion des stocks, du matériel, la commercialisation et l’administratif, et l’anticipation sur la production suivante imposée par la petite surface. Le cerveau travaille autant que le corps.
En cet été 2026, alors que nous nous levons de plus en plus tôt, la surchauffe n’est pas que dans l’air, elle atteint aussi nos esprits. La semaine dernière a été particulièrement difficile. Un appel à l’aide à nos fidèles clients ruffeysiens lancé, l’élan de solidarité s’est mis en place : coup de main express pour les récoltes et la mise en place du marché, discussions pour prendre du recul et chercher des solutions, invitation à dîner.
Cette semaine du 14 juillet, nous sommes en pleine 3ème vague de chaleur extrême.
Matthieu est parti quelques jours pour décompresser et j’ai donc les manettes de la ferme accompagnée de notre stagiaire Louise, en formation BPREA (5). Au programme, la routine : récoltes et livraisons pour nos revendeurs le lundi (Des restaurateurs et petites épiceries sur Lons et Bletterans). A cela s’ajoutent cette semaine les travaux « communs » : entretien des tomates, désherbage massif, arrachage des vieilles cultures, plantations pour la fin d’été (courgettes, blettes, salades…).
La routine… mais avec 37°, l’obligation de se passer sous le tuyau d’arrosage toutes les 20 minutes pour tenir le coup, et l’impossibilité de travailler après 11h pour nous préserver. La routine oui, mais avec la fatigue, plus importante, l’inquiétude en plus en lien avec les conditions climatiques, et les heures limitées qui demandent donc de prioriser les travaux à l’essentiel et de laisser le reste pour plus tard.
Mais est-ce qu’ « on » va enfin comprendre?En même temps qu’on bosse, les hectares partent en fumée partout en France, de nombreux collègues n’ont plus d’eau pour irriguer, nous voyons autour de nous des arbres aux couleurs d’automne, et toujours pas de pluie annoncée ou quelques millimètres dérisoires. Les signaux sont si alarmants et les décisions politiques des derniers temps complètement à contre-courant (Soutien à la filière bio, loi d’urgence agricole, protection des cours d’eau…). Comment ne pas être désespéré?
Heureusement, nous sentons autour de nous les soutiens, les clients profondément attachés à notre travail. Et c’est bien cela qui nous fait tenir, nous donne de la joie et de la force pour continuer, comme le plaisir de partager un apéro après un chantier collectif de désherbage lancé pour nous remettre à jour.
Nous sommes à peine mi-juillet à l’heure où l’on boucle cette gazette, je rêve que lorsqu’elle sera entre vos mains début septembre, le mois d’août aura été PLUVIEUX et la rentrée soufflera un air d’entraide pour tous les paysans d’ici et d’ailleurs.
Tiens, si on organisait une réserve solidaire de citoyens en cas de coups durs chez nos producteurs locaux ?
Marion F.
Juillet 2026
(1) www.lesjardinsderuffey.com
(2) Une planche : C’est ainsi que l’on nomme une bande de terre cultivée.
(3) La plupart des légumes du potager se mettent en pause au-delà de 30° (ils ne poussent et ne fleurissent plus, les fruits ne mûrissent plus), ce qui prédit au mieux des retards, au pire pas de redémarrage.
(4) Ravageur : Petite bête qui profite de la situation : sur nos haricots par exemple ce sont des acariens microscopiques qui adorent le chaud et qui affaiblissent la plante. On les contre en introduisant des « auxiliaires » : ici des « californicus », une autre
espèce d’acarien qui les mange.
(5) BPREA : Brevet Professionnel de Responsable d’Exploitation Agricole - Un diplôme pour devenir agricultrice. Elle souhaite s’installer à son tour, force à elle !
© Crédit photos Les jardins de Ruffey
Les Jardins de Ruffey
Tous les samedis matin au marché de Ruffey-sur-Seille