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Florence Poznanski
39° : Le spectacle se présente sous la forme d’une conférence gesticulée. Comment ce format est-il perçu par votre public ?
FP : c’est un format qui sert plus facilement à rentrer dans l’émotion et le for intérieur des personnes qui viennent le voir et c’est très approprié dans une perspective de remise en question de sa propre trajectoire militante. Je vois souvent pendant le spectacle certaines personnes très concentrées, et j’ai l’impression qu’à travers les récits de vie que je partage, elles s’identifient et peuvent reconstruire leur propre trajectoire en mettant en perspective ce qu’on nomme « les savoirs froids » que j’apporte, avec leur propre histoire.
39° Avez-vous repéré des points communs dans les échanges et les réactions de votre public dans les régions où vous passez ? Des problématiques communes que vous constatez dans les différentes villes ?
FP : il m’arrive régulièrement, à la fin de mon spectacle, de pouvoir échanger brièvement avec certaines personnes. Les retours sont divers, et deux types de retours me touchent particulièrement. Le premier c’est qu’il arrive fréquemment que des personnes soient émues, certaines pleurent, et me disent qu’elles se sont retrouvées dans certains récits que je partage, ce qui leur a permis une prise de conscience. Elles avaient vécu des évènements qu’elles n’avaient pas nécessairement mis en perspective avec la compréhension des violences issues des oppressions systémiques de façon générale en milieu militant. Cela me touche car j’ai l’impression qu’avec mon spectacle je contribue à une prise de conscience de la part de personnes qui comme moi ont vécu ce genre de moments et n’ont pas réussi à mettre des mots dessus.
Il arrive aussi que des personnes viennent me voir , me disant qu’elles ont milité pendant longtemps dans différents espaces et qu’elles s’étaient éloignées pour différentes raisons : fatigue, burn-out, déception etc, et elles ajoutent que la conférence gesticulée leur donne l’énergie pour penser à se re-engager, leur procure un regain d’enthousiasme supplémentaire pour peut-être accepter de regarder en face ou de laisser de côté des choses qui leur avaient pesé. Cela me touche car c’est la preuve qu’une forme de réparation est rendue possible.
39° Avez-vous vécu quelques "moments forts" dans vos interactions dans le Jura en particulier?
FP J’ai été très touchée par un retour à Dole spécifiquement. Dans la conférence gesticulée je parle du mouvement des Sans terre ( https://www.fdh.org/-MST-Mouvement-des-sans-terre-.html ) mouvement de paysans brésiliens de lutte pour la réforme agraire dont je suis assez proche car je fais partie du comité de soutien à ce mouvement. À Dole j’ai été touchée d’apprendre l’histoire du père Gabriel Maire qui a vécu longtemps au Brésil et qui s’est beaucoup mobilisé auprès des mouvements populaires et du mouvement des Sans Terre avant d’être été assassiné pour cela sous la dictature militaire dans les années 80-90 au Brésil. Il était originaire de Dole, et lorsque j’ai parlé du mouvement des Sans Terre, beaucoup de personnes se sont exclamées et ont parlé de Gabriel Maire. Cela m’a touchée car effectivement l’occasion se présente lors de mes différentes tournées d’aller à la rencontre de toutes les luttes qui existent et ont existé.
La caractéristique de cette tournée jurassienne pour moi a été l’attention, la bienveillance, la chaleur qui m’a accueillie de la part des personnes qui se sont organisées, et qui ont fait un gros travail requérant plusieurs mois de préparation. Je me dis que c’est aussi ça un processus collectif de soin : penser toutes les étapes, les organiser. Plus que juste un évènement, c’est peut-être une construction à long terme du soin dans le collectif. A deux reprises une cantine solidaire a été mise en place, cela a nécessité beaucoup de travail et j’y ai participé ; Pouvoir vivre ça, permettre que ce genre de moment existe, et partager des tranches de vie, accompagner les discussions des militants sur place qui parlent de leurs actions, ça m’enrichit toujours beaucoup.
39° Y a t-il des rencontres qui vous permettent d'approfondir votre travail sur des sujets de réflexion?
Chaque échange me permet de partager. J’ai très à cœur d’écouter les récits, même si ce n’est pas toujours simple ; il arrive souvent que des personnes viennent parler des moments de souffrance qu’elles ont vécu, de conflits dans lesquelles elles sont impliquées à ce moment-là. C’est frustrant pour moi car les choses sont toujours complexes et il est difficile d’y apporter une réponse simple. On met beaucoup de temps à apporter une réponse à sa propre situation. Parfois j’ai des retours de personnes qui me partagent d’autres réalités, ce qui me permet d’aborder ma conférence gesticulée sous un autre prisme, qui n’est pas forcément celui que j’ai vécu, même si c’est difficile pour moi de l’intégrer dans ma conférence gesticulée car cet exercice consiste à parler de son propre vécu. C’est un sujet très vaste. Je travaille actuellement sur un projet de cartographie de toutes les méthodes de stratégies, pistes, analyses et réflexion sur le soin militant, la joie militante ; j’espère pouvoir vous en parler bientôt
Geoffrey Faivre, membre co-organisateur
39° Quelle a été l’idée guidant le choix du spectacle « Je t’aime, camarade » ? Comment avez-vous organisé cet évènement ?
Deux camarades du collectif « Cœur des luttes » avaient proposé il y a plusieurs mois de faire venir la conférence de Florence Poznanski dans le Jura.
Nos logiques de programmation culturelle des spectacles que nous organisons dans le Jura ne nous permettent guère de rémunérer correctement les intervenants que nous aimerions inviter, mais parallèlement nous avons eu une discussion à la CGT fonction publique sur la question du rôle des syndicats, de la convergences des luttes, de la manière de produire de la pensée critique sur le monde dans lequel nous vivons et c'est comme ça que la coordination départementale du Jura à souhaité initier différentes dates de programmation dans le Jura.
L'idée était de pouvoir s'appuyer sur les camarades syndicalistes dans nos Unions Locales puis de construire avec les camarades proches une dynamique pour accueillir la conférencière. Le Syndicat https://syndicat-asso.fr/ nous a rejoint pour organiser une soirée au Local à Lons. (https://www.facebook.com/LeLocalLLS/) Nous nous sommes rapidement retrouvé·e·s avec 4 dates à proposer ce qui permettait de mutualiser nos forces et nos moyens pour faire venir quelqu'un de Paris.
Le sujet de la conférence était opportun pour beaucoup d'entre
nous. La question de la violence militante est quelques chose qui
nous traverse aussi, c'est un sujet incontournable dans une
période comme celle que nous sommes en train
de vivre. Faire converger les luttes n'est pas une condition, c'est
une nécessité pour lutter factuellement contre le rouleau
compresseur de Macron, ses dérives autoritaires, sa violence et sa
course à la guerre.
Face à une telle violence, nous devons
construire des systèmes résilients pour prendre soin de nous, au
sein de nos organisations respectives et avec les autres dans une
relation nécessairement radicale face au capitalisme.
A cela,
s'ajoutent les nouveaux modes d'action qui voient le jour dans le
militantisme, les nouvelles technologies, les nouvelles formes de
gouvernance.
Quelquefois c'est la barrière intergénérationnelle
qu'il faut dépasser.
A mon sens, le travail de Florence Poznanski pose l'ensemble de ces questions dans une forme poétique et artistique bien rodée.
Au terme de cette tournée, c'est aussi la question de la convergence des luttes qui s'est imposée. En réunissant syndicalistes, militant·e·s associatif·ve·s, collectifs citoyens et organisations politiques autour d'une même réflexion sur le soin militant, ces rencontres ont démontré que les espaces d'éducation populaire peuvent devenir des lieux de dialogue, de reconnaissance mutuelle et de construction d'un horizon commun. « Je t'aime, camarade » a contribué à tisser des liens entre des engagements parfois dispersés, rappelant qu'aucune lutte ne peut durablement gagner seule. Face aux défis sociaux, démocratiques et écologiques, la convergence des luttes apparaît moins comme un slogan que comme une nécessité politique, nourrie par la confiance, l'écoute et le respect de celles et ceux qui les portent.
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Lien:
https://conferences-gesticulees.net/author/florencep/![]() | Michèle BrochotRetraitée engagée dans les droits humains, l'écologie et les luttes sociales |